Clémentine Beauvais, Songe à la douceur

A supposer Tatiana, une jeune femme fraichement entrée dans l’âge de la puberté, et Eugène, jeune homme plus âgé, presque adulte, il suffirait de passer une fois dans le jardin de la fille, en plein été, pour croiser la plus fâcheuse maladie que la terre ait portée, l’amour, ce même amour qui est né dans les yeux pétillants et plein de tendresse de Tatiana, ce même amour qui hélas n’est pas le bienvenue dans la salle fermée des sentiments du garçon, qui se refuse à livrer à l’amour les clés de son cœur, refermant pour toujours les fenêtres de ses yeux à la colombe Tatiana, nichée au creux des tourbillons sentimentaux.

A supposer le cœur blessé, meurtri de Tatiana, noyé dans un torrent de peines et de pleurs, lui qui n’a jamais connu ce désastre, celui de l’amour qui n’est pas partagé, ô tristesses de l’amour, vous qui surmontez tous les êtres pour viser les plus faibles, vous qui n’avez jamais eu l’impression d’être vidé de votre corps, vous qui semblez toujours vous mouvoir avec facilité, plus facilement encore que le miracle de l’amour, semblable à Cupidon qui viendrait avec son arc soigner la plus vile des maladies : être invisible aux yeux de sa passion triste.

A supposer encore Tatiana, abîmée, meurtrie par les coups acérés du miracle de l’amour, ô toi si beau mais si cruel, plus jamais je l’espère te retrouver en cette femme, ô toi qui vient vider ses chairs de la vie, son sang garance ne circule plus dans son corps amoindri, lui si vivant, si grand, si fort, elle qui rêvait d’un garçon si pur, ô toi miracle de l’amour, tu ne serais plus de ce monde si tu pouvais exister, tu serais chassé de cette terre si tu devais être jugé, ô toi pourvoyeur de tant de maladies, ô toi qui resterait pourrir comme tous les corps que tu laisses mourir.

A supposer Tatiana réparée, quelques années plus tard, travaillant sans relâche à la réalisation de sa vie, de nouveau son corps est rempli, son cœur vidé des souvenirs d’Eugène, mais ô toi miracle de l’amour, tu te ne laisses pas chasser facilement, tu restes dans les esprits comme un parasite qui traîne dans un cortex, tapis dans l’ombre, tu es une vilaine maladie qui attend le meilleur moment pour ressurgir et faire ployer les genoux de tes servants, ô toi amour, vilaine créature, corruptrice des esprits, toi qui ne laisse pas de place aux autres sentiments.

A supposer Eugène, lui vaillant et fier garçon, croisant par hasard Tatiana dans l’antre du métro, lui qui a en tête son image, sa lettre fleurie de sentiments, lui qui ne savait pas jadis, qu’au fond, il était déjà touché par la maladie de l’amour, il le sait maintenant, Tatiana, si tu pouvais entendre les voix, elles hurlent dans l’esprit du fier Eugène ton prénom, son esprit est embourbé dans les dédales des émotions, de la tendresse, de l’oisiveté, il s’imagine flânant avec toi, il s’imagine connaître les coins les plus secrets de ton corps, ses courbes, ses formes.

A supposer Tatiana croisant Eugène à la sortie du métro, touchée comme elle l’avait été lors de leur première rencontre, elle qui avait tant eu du mal à se défaire de ses souvenirs, et là maintenant, elle se retrouve frappée par la maladie comme au premier jour, ô amour, tu n’épargnes personne, pourquoi reviens-tu alors que tout allait pour le mieux, ne peux-tu pas rester dans ton coin, là où tu ne poses aucun problème, pourquoi viens-tu, pourquoi existes-tu, parle nous maintenant amour, nous pouvons t’écouter, toi qui a tant fait souffrir les corps des malheureux.

A supposer que toi l’amour, tu ne puisses enfin plus exister, pourquoi crois-tu que l’on te tolère encore, nous imaginons toujours pouvoir vivre avec toi, mais toi, si vite tu nous ennuies, toi et tes sauts d’humeur, tu aimes, tu détestes, tu rigoles, tu pleures, regarde nous t’attendre lorsque tu dérailles, tu vis lorsque nos corps entrent en fusion, tu soupires lorsque nos voix deviennent éruption, ô toi amour, si puissant que tu es, nous cherchons l’antidote à ton poison la maladie, nous cherchons tes frères et tes sœurs, ceux et celles qui illuminent nos vies, ô toi vaillant amour, nous souhaitons secrètement ta venue, nous travaillons à te garder et à te chérir, mais toi, désastre de l’amour, tu ne rends pas la vie plus facile, que tu es beau mais que tu es violent, ô toi amour…

Note : 9.5 sur 10.

Contraintes d’écriture : « A supposer » en une phrase, 7 paragraphes, une heure, mot imposé « maladie »

2 réflexions sur « Clémentine Beauvais, Songe à la douceur »

    1. Connaissez-vous le roman dont est tiré l’histoire de Songe à la douceur ? Il s’agit d’Eugène Onéguine, d’Alexandre Pouchkine, et c’est absolument poignant !

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