Nopkine (Chapitre 2)

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Chapitre 2

Depuis ce matin, je voyais des lignes de code. L’explication la plus probable dans un pareil cas était imputable à ma journée d’hier : passer autant de temps dans une tâche aussi complexe, avait forcément atteint mon organisme. Au repos toute la journée, rien n’était venu perturber ma convalescence. Les signes informatiques commençaient à se dissiper. Je me sentais toujours reposé, mais mon corps rejetait encore cette sensation. Ce dernier, bien que de plus en plus vivant, restait toujours dans sa position d’économie, n’effectuant que partiellement les actions que je lui demandais.

L’heure avançait, j’imaginais le soleil décliner pour aller s’endormir de l’autre côté de la Terre. Moi, je n’étais pas encore fatigué, je devais encore passer par la case machine pour atteindre le sommeil.

J’actionnais le bouton à la tombée de la nuit. Les branchements irriguaient mon sang et atteignirent mon cerveau par la moelle épinière. La mélatonine inonda ma tête. J’entendis le vent qui couchait les épis de maïs ; la bonne odeur de l’herbe envahit mes narines. Je plongeai dans mon enfance, avec ma mère et mon père, quand nous habitions à la ferme d’Ostrice. Nos journées étaient douces : occupés dans les champs ou avec les animaux, nous aimions farouchement le contact avec la nature. Si j’avais eu un jour à imaginer le futur, jamais, je l’affirme, je n’aurais pensé quitter un jour ce cocon. L’avenir avait été plus terne, mais j’osais aujourd’hui croire qu’il l’était pour tous les habitants de Nopkine.

Mes souvenirs se poursuivirent. Ma mère conduisait un tracteur, avec des roues très fines, permettant de passer dans tous les recoins des champs. Malgré son manque d’attention, elle n’écrasait jamais les plantations. Comme un prolongement de son corps, elle manipulait l’engin avec une grande assurance. Que j’étais admiratif quand je la voyais faire, je voulais avoir sa précision et sa maîtrise. 

Le lendemain matin, les lignes de codes n’étaient plus qu’un lointain et mauvais souvenir. Ma troisième nuit dans les bras de Morphée avait été particulièrement agréable, si bien que je me sentais mieux que les jours précédents.

Je me levais avec un objectif clair : savoir si ma machine pouvait fonctionner avec les autres humains. Depuis que j’habitais dans cet appartement, j’avais créé des liens avec ceux qui me ressemblait. Le lotissement n’abritait plus que quelques âmes, dont Ambre, que je croyais connaître depuis ma naissance. Avec toute la fatigue qui s’accumulait, maintenir des relations relevait de l’impossible, tant l’énergie nécessaire à la sociabilité me semblait inatteignable. 

Je toquais chez elle. Elle m’ouvrit, ses cernes respectaient la forme de son visage, ils n’étaient ni trop étirés, ni trop visibles. Comme moi, elle ne subissait qu’une insomnie chronique. Elle parut décontenancée en me voyant, elle recula de quelques pas, comme si ma présence était un éclair venu s’abattre sur son visage. Je lui dis quelques mots. 

-Ambre, tu ne te souviens probablement plus de moi, mais ma présence ici est cruciale : j’ai besoin que tu mobilises tes forces pour m’écouter. 

Son regard vide sembla s’éveiller. -Anton… suis-je morte ? Viens-tu m’ouvrir la porte du repos éternel ? 

Sa question me troubla brièvement. Son visage s’éclaircit, je sentis venir une syncope. Je lui pris le bras instinctivement pour la retenir de tomber, tout en entrant dans son appartement. Son entrée possédait les mêmes meubles que la mienne, dans la même disposition : nous étions les héritiers d’un ancien plan d’urbanisation, qui nous confinait dans l’uniformité. J’attrapai la première chaise pour l’y asseoir. Elle reprit son souffle, tandis que je levais la tête pour entr’apercevoir le reste de son appartement. Avant que la fatigue s’abatte sur nous, j’étais déjà venu à l’intérieur pour partager des moments avec Ambre. Elle travaillait en tant qu’ingénieure dans une fabrique de portes et de fenêtres, des meubles essentiels à notre civilisation. Sa sagacité m’avait impressionnée, sa culture éclectique nourrissait tous nos débats, des arts à la culture, de la gouvernance mondiale à la microéconomie. Mais depuis la fatigue, son corps l’avait abandonné ; ma présence chez elle, visait à retrouver son esprit.

Assise, elle retrouva rapidement une respiration normale. Je repris mes paroles.

-Ambre, écoute-moi. Je suis venu te voir pour essayer une machine. Je l’ai fabriqué avant-hier, et depuis, j’ai retrouvé le sommeil !
-Comment est-ce possible ? Le vrai sommeil existe toujours ?
-Oui, et j’ai compris son fonctionnement. J’ai pris un peu de temps, mais j’ai compris ce qu’il nous manquait pour parvenir au sommeil : les souvenirs et les rêves.

J’ajoutais : Te souviens-tu de ta vie d’avant ? De ton enfance ? De quoi rêvais-tu quand tu étais plus jeune ? La fatigue chronique nous enferme dans un cycle fermé, où l’on ne rêve plus, nos souvenirs s’effacent, nos mémoires s’érodent et notre organisme n’est plus capable de parvenir à l’endormissement. 

Ses yeux mi-clos me fixèrent. Droit dans sa pupille, je vis une petite flamme s’allumer, elle avait compris mes paroles. Elle me prenait sans doute pour un illuminé, ou pire, un fou, mais je restais devant elle, prêt à cueillir ses premières impressions. Elle ne parla pas. Subitement, je retournais récupérer ma machine, pour lui présenter les fruits de mes découvertes.

Placée à ses pieds, la machine lui parut tout de suite plus crédible. Elle l’examina rapidement, puis me dit 

-Tu ne me rassures pas Anton… je commence à avoir peur de toi. 

Je m’assis près d’elle, lui pris la main – Ambre, essaye juste cette machine aujourd’hui. Regarde mes yeux, cherche mes cernes, ils sont presque effacés de mon visage, alors qu’il y a deux jours, je pouvais y ranger un nid de tourterelles. Cette machine que tu vois, elle pourrait changer la face de notre humanité. 

Mon regard était intense ; dans mes yeux, elle pouvait voir la passion et la sincérité. Elle accepta ma proposition et alla s’allonger sur une espèce de matelas gris, qui portait sur lui tous les stigmates d’anciennes nuits agitées. Je mis en place ma machine, et tandis que je la branchais, elle commença à fermer ses paupières. En activant le bouton, je visualisais la mélatonine arriver dans ses veines. Je lançais simultanément la simulation des souvenirs : la machine lui envoya des couleurs, des images, des sons et des odeurs. Un cocktail explosif pour procurer en elle, une résurgence de ses rêves les plus enfouis. Ses paupières eurent quelques saccades ; son corps se détendit rapidement. Elle relâcha tous ses muscles, avec quelques contractions musculaires involontaires. Je le voyais : elle avait rejoint le continent du sommeil. 

Après quelques minutes, je décidais de partir de chez Ambre, en lui laissant la surveillance de la machine, bien que les vols étaient devenus absolument rarissimes. À mon poignet droit, ma montre indiquait midi. J’activais brièvement ma machine d’alimentation car je sentais la faim doucement m’envahir. 

Je sortis prendre l’air pour récidiver en allant voir la place carrée ; maintenant que j’étais en pleine possession de mes capacités cognitives, je voulais comprendre d’où venait le « sommeil 3000 ». Je fus terriblement surpris par la réalité de notre quotidien à Nopkine. Tous ces gens, malades du sommeil, leurs visages étaient si brutalement décomposés. Jamais je n’avais vu le monde de cette façon, je ne l’aurais peut-être pas supporté aussi longtemps. Je voyais des yeux enfouis dans une poche si noire, qu’aucune lumière ne pouvait s’y échapper. D’autres, avaient des yeux si petits, que je devais me concentrer pour comprendre la physionomie de leur visage. Parfois, l’incompréhension me gagnait, comment des êtres aussi diminués, aussi fatigués, pouvaient encore se tenir debout et déambuler devant moi ? C’était invraisemblable, mais c’était bien notre quotidien. En regardant de plus en plus les visages que je croisais, il m’était impossible de lire un quelconque sentiment : les visages blafards ne trahissaient jamais l’absence de sommeil. D’aucuns ne savaient comment tout cela avait commencé, la mémoire collective se perdait. 

Durant mon périple entre mon appartement et la place, je croisais une multitude d’individus différents. Je fus d’ailleurs surpris de voir encore des groupes formés, je pensais qu’avec la chute du sommeil, notre société était devenue individualiste. J’imaginais mal comment on pouvait maintenir des liens sociaux, mais visiblement, certains y parvenaient. Avant mon retour chez Ambre, je n’en étais plus capable.

J’arrivais à la place carrée quelques dizaines de minutes plus tard. Je pus lire sur un petit panneau de bronze « Place Georga ». Ce nom ne m’évoquait qu’un très vague souvenir, il était celui d’un dirigeant oublié de Nopkine. J’avançais vers les boutiques à la recherche d’indices pour retrouver le valisier. Entre deux vendeurs, une ruelle ouvrait sur un cul-de-sac, je m’y engouffrais rapidement, curieux et excité d’avoir peut-être trouvé une piste. La seule devanture, composée de deux larges baies, donnait à voir un musée dont j’ignorais complètement l’existence. Au sommet des baies trônaient une phrase « Somnisum : le Cabinet de curiosités du sommeil ». J’entrais avec une grande attente, celle de répondre à mes questionnements.

A l’intérieur, je ne fus guère surpris, seul un homme tenait encore debout. Il n’était pas prêt à m’accueillir, mais on s’échangea quelques politesses. La discussion s’enchaîna et je fus le premier à demander :

-Je cherche une boîte, petite et grise, avec sur le couvercle une inscription « sommeil 3000 »

Il me regarda, l’air stupéfait, puis ajouta

-Monsieur, je ne vois pas de quoi vous parlez. Laissez-moi jeter un oeil dans les inventaires.

Il partit dans une zone de réserve, en boitillant légèrement. En attendant, je décidais de faire un tour du lieu. Les nombreuses étagères présentaient des reliques de notre vie antérieure. Ici et là, je contemplais des réveils, que nos ancêtres, pas si lointains, utilisaient pour se réveiller le matin, quand il pouvait encore dormir. Un peu plus loin, je vis sous une cloche une espèce de morceau de tissu. L’étiquette de présentation indiquait « Masque de sommeil, fleuron de la collection ». J’étais ébahi. J’imaginais un clan de dormeurs portant cet artéfact devant les yeux pour se prémunir des rayons de lumière qui parasitaient le sommeil. Aujourd’hui, notre monde avait bien changé, le soleil était une ressource rare qu’il fallait chérir. 

L’homme du Cabinet revint avec ses mains plongées dans les poches. Visiblement, sa recherche n’avait rien donné. Mais lorsqu’il arriva très proche de moi, au point de pouvoir sentir son souffle sur ma peau, il récupéra dans sa veste une boîte grise, sur laquelle je pus lire « sommeil 3000 ».

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