Le sommeil, cet étranger

SYLVIA

Mardi 30 mars

C’était un mardi pluvieux, accoudée à sa fenêtre, Sylvia cherchait un alibi qui l’excuserait de n’avoir rien fait aujourd’hui. Elle s’était levée de bonne heure, prête à finaliser sa candidature pour la grande entreprise Raudine. Sur le marché des radiateurs et des chauffages, Raudine dominait les offres et son expertise était reconnue dans tous les pays. Paradoxalement, Sylvia habitait dans un taudis où les quatre murs, vraiment très fins, ne couvraient ni les bruits du voisinage, ni la couvrait de la chaleur : elle grelottait.

Son réveil était doux, enveloppée dans sa couverture de soie rose pâle, elle prit le temps de s’étirer. Sur sa table de nuit, toujours le même cadre vide ; elle l’avait acquis en même temps que le reste de l’appartement, il y a tout juste deux mois. Ce cadre vide était pour elle le symbole de sa plus grande qualité – entendons nous, c’est ce qu’elle pensait – la procrastination. A côté, sa lampe de chevet, en plastique métallisé, prenait la forme d’une queue de cochon. Certains l’auraient trouvé de mauvais goût mais Sylvia n’était pas de cet avis : elle fournissait une lumière à en faire rougir la lune. Après la séance d’étirements improvisée, elle fut secouée par un bruit

-Espèce de con, pourquoi penses-tu que je te trompe ?

Elle n’entendit pas la suite mais elle connaissait la provenance de ces paroles, Joëlle, à l’étage supérieur. Depuis qu’elle avait emménagé, elle n’avait jamais rencontré de plus bruyants voisins. Pas un jour passait sans une insulte ou une menace. Sincèrement, elle se demandait comment pouvaient vivre ces gens. D’autant plus qu’en dépit de ces nombreuses visites, elle n’avait jamais pu voir qui ils étaient. Pas une fois, le couple ne s’était montré. Jamais.

A 10 heures du matin, soit précisément 1 heure 22 après son réveil, elle entendit de lourds pas dans les escaliers en bois, au bout du couloir, caché dans un angle. Les bruits semblables au tonnerre s’entrecroisaient avec des paroles :

-Je me casse, tu ne me mérites pas 

-Allez, bon débarras, et surtout ne revient plus…

Elle n’entendit pas la suite mais avait juré avoir entendu un « click » comme un bouton rouge qui activerait une bombe dans un film français. Prenant son courage en main, elle courut donc vers le grabuge. Mais là où elle arriva, il n’y avait plus rien. Plus un bruit. Plus de voix.

Elle attendit quelques minutes de plus, espérant enfin connaître l’origine physique des sons. Mais son attente était vaine.

En rentrant chez elle, elle surprit de nouveaux quelques bribes d’insultes. Elle écoutait mais elle était incapable de retranscrire le contenu de la discussion. Elle ferma très rapidement sa porte d’entrée, tout en regardant par l’œilleton, à l’affut de la moindre existence. Il n’y avait toujours rien.

Les bruits chez elle ne remontent pas de la première nuit dans l’appartement, sinon évidemment, elle aurait pris les jambes à son cou. Précisément, les voix sont apparues il y a 27 jours, et le contenu est consigné dans un carnet sur son bureau. On peut y lire :

« Lundi 3 mars : Quelque chose d’étrange est arrivé aujourd’hui. Je croyais depuis mon arrivée être seule à partir du quatrième étage de l’immeuble, mais ce matin, j’ai entendu deux personnes s’engueuler. Je pensais d’abord que le bruit venait de la rue (elle n’est jamais animée alors dès qu’un son parvient à mes oreilles, je me rends à ma fenêtre), mais la rue comme à son habitude, était vide d’âme. J’ai donc ouvert ma porte d’entrée pour essayer de localiser le bruit, mais impossible, il semblait diffus. Je crois qu’il est à l’étage supérieur, mais il pourrait tout aussi être dans les murs, ou dans le sol. Il n’y a que les dauphins qui arrivent à se repérer dans l’espace, je crois ».

Après avoir constaté une nouvelle fois l’absence de vie dans son couloir, elle se rendit à la fenêtre espérant voir en contrebas, une personne sortant de son immeuble. Et une nouvelle fois encore, l’absence était le quotidien de Sylvia. Elle consignât les événements survenus quelques minutes plus tôt dans son carnet doré, où elle avait apposé tous les insignes qui résumait sa vie : un sticker de son équipe de Handball, Les louves de Governy ; un post-it de sa mère décédée, sur lequel était écrit sommairement « Bonne nuit » ; un timbre-poste avec une image pixélisée de la lune, avec une étrange tâche sombre dans le fond – un défaut de fabrication pensait-elle -.

Sa candidature pour Raudine, sur laquelle elle travaillait depuis plus de quinze jours, s’envola quand elle ouvrit son carnet. Elle la ramassa, la regarda et, ni une ni deux, la reposa sur le bureau en se jurant de pas y toucher aujourd’hui. Après tout, elle avait vécu un drôle de moment dans le couloir. Son esprit, incapable de se fixer, prenait souvent la fuite. Elle leva la tête de son bureau, et partit en direction de la fenêtre, en espérant voir quelque chose qu’il la fasse revivre.

Mardi 30 mars, Midi

Le rebord de sa fenêtre, large d’environ un mètre, lui permettait d’être assise tout en étant observatrice de la vie dehors. Elle y avait installé un coussin brodé en lin, d’une couleur aussi pâle que sa couverture, et un plaid en laine tressée venait recouvrir ses jambes. Ainsi installée, elle pouvait contempler la rue et le ciel, comme un chat en alerte après avoir identifié un oiseau sur son territoire. Dehors, il ne se passait rien. Elle connaissait bien cette sérénité, sa culture se limitait à la lecture de Walden ou la vie dans les bois, mais ne pouvant pas vivre dehors, elle avait choisi un lieu de solitude, ses pensées.

Par ailleurs, le choix de cet appartement n’était pas le fruit du hasard. Elle était tombée dessus en fréquentant les annonces, mais déployait tous ses efforts pour tester les lieux avant de se forger un avis. Pour celui-ci, elle était venue tous les jours pendant près d’une semaine pour surveiller la fréquentation de la rue ou pour calculer les plages de lumière dans la fenêtre. La façade, très inspirée de l’architecture industrielle, était parfaitement symétrique. Les briques marrons ne laissaient aucune place à des fioritures stylistiques ; l’ensemble terne ne repoussait, ni n’attirait l’œil. Sylvia ne savait pas si cinq ou six étages étaient superposés dans l’immeuble, les noms à l’interphone n’indiquaient personne après le troisième niveau.

La rue était aussi un critère de choix pour Sylvia, ni trop bruyante, ni trop illuminée le soir. Elle avait vu juste en choisissant cet appartement puisqu’une fois la nuit tombée, la rue devenait aussi noire que la nuit dans une forêt. L’immeuble n’était pas isolé, l’ensemble mitoyen ressemblait à un bouclier romain, un scutum, qui protégeait le reste de la ville : elle habitait aux limites de la zone urbaine. Face à l’immeuble, d’autres immeubles, et le coin de la rue formait un coin que Sylvia n’oubliait pas, c’était sensiblement le même angle que celui de son couloir.

Assise à ce rebord, Sylvia s’abandonnait dans ses pensées.  Au moment d’émerger dans son corps, elle se rendit compte qu’en bas, dans la rue, se tenait un homme. Une vie apparaissait devant ses yeux. L’homme, qu’elle jugea de taille moyenne, semblait perdu. Comme devant la peur, l’homme n’avançait plus. Ses pas si rapprochés firent d’abord rire Sylvia. Elle lui trouva une démarche mycénienne ; il attendait surement le reste de la colonie. Mais très vite, il se mit à agrandir ses enjambées. Il courait, elle en était sûre. Il passa très rapidement sous la fenêtre de Sylvia. Puis, au coin de la rue, il entra précipitamment par la porte. L’ouverture en bois, que Sylvia avait repérée précisément deux mois plus tôt, grinça lourdement. La vitre de sa fenêtre vibra. Et l’homme avait disparu.

Elle ne réalisa pas directement l’événement crucial auquel elle avait assisté. Cinq minutes après la disparition de l’homme, elle était toujours assise, son coussin de lin maintenait ses lombaires dans une position agréable. Comme quelques heures plus tôt, elle s’étira. Un observateur extérieur à la scène aurait pu penser que Sylvia se réveillait simplement, après une petite sieste méridienne. Mais un homme avait disparu au coin de la rue, un homme qui n’était jamais apparu dans son champ de vision ; elle se souvenait de tous les visages. Elle se leva puis alla griffonner quelques mots dans son journal

Mardi 30 mars : Aujourd’hui, j’ai vu un homme dans la rue..

Après la mort de sa mère, elle s’était réfugiée dans les quatre murs qui constituaient son appartement. Comme dans son esprit, tous les bibelots qu’elle possédait, étaient très bien rangés ; à la manière des cabinets de curiosités, les objets de la même forme restaient ensemble. De longues étagères crème satinées couraient sur les murs. Elles s’arrêtaient en angle droit, pour former un bureau, plutôt petit, mais sur lequel Sylvia pouvait aisément écrire dans son journal, ou continuer sa candidature pour Raudine. Elle avait choisi pour le reste de l’appartement, des couleurs toujours très pâles, des jaunes qui tiraient sur le blanc, des blancs, sur du beige, des beiges, sur du jaune.

Voir cet homme dans la rue réveilla en elle quelques sentiments. Deux mois qu’elle habitait seule ici, sans jamais ne voir personne. Seul son père venait la voir, sans se montrer, sans rentrer dans son appartement. Il déposait de la nourriture et des affaires, comme la cigogne dépose le bébé, et repartait sans un mot ni un geste. Depuis deux mois elle n’était plus sortie. Une force l’empêchait de passer le coin de couloir. Était-ce la peur ? Après avoir vu cet homme dans la rue, elle en avait la certitude : quelque chose l’effrayait dans ce coin. Elle avait pourtant eu le courage ce matin d’ouvrir la porte et d’aller voir. Parfois, sa curiosité la surprenait.

Elle referma son journal et retourna voir par la fenêtre, si l’homme était de nouveau apparu. Mais il n’y avait personne. Son corps reprit sa place sur le rebord, naturellement. Parfois, elle croyait avoir toujours vécu là, heureusement qu’elle tenait un journal, pour se rappeler les événements. Sylvia était comme ça, sa mémoire excellait uniquement pour retenir les visages. La journée du 30 mars semblait interminable. Au bord du sommeil, elle se fit agresser par des rires d’enfants. Il y en avait beaucoup tout autour d’elle. Elle se leva, les rires continuaient. En s’amplifiant. Très fort. Elle mit les mains sur ses oreilles, essayant d’étouffer les bruits, mais les sons transperçaient sa peau. Les rires continuaient ; elle tenta de les localiser. Venaient-ils du plafond ? Du sol ? Etaient-ils seulement réels ? Non, elle en était certaine, des enfants s’esclaffaient dans son immeuble.

Elle courra voir dans le couloir. Il n’y avait plus aucun bruit. Elle sentit le silence s’abattre sur son corps. Les faibles lumières crépitaient au plafond, les ampoules étaient au bord de l’explosion. Les murs gris et ternes pleuraient leurs anciennes couleurs. Sylvia semblait hébétée par la situation : elle se trouvait debout dans un couloir, en sueur, croyant avoir entendu des rires harcelants. Ses jambes frêles, qui étaient maintenues dans la chaleur par le plaid, se dérobaient. Elle recula rapidement dans son appartement puis ferma la porte. Silence.

Mercredi 31 mars

Après les événements de la veille, Sylvia tomba dans un rude sommeil. Elle emprunta les chemins sinueux de sa conscience pour se rendre au lieu qu’elle connaissait le mieux, les nuages. La nuit, les gouttes d’eau en suspension devenaient son refuge ; elle voyageait en dehors de son corps. Elle rêvait toujours de la même façon : elle décollait de son corps, regardant une dernière fois sa masse inerte allongée sur le lit. Puis elle traversait le plafond pour rejoindre le ciel. Il faisait jour là-haut, sa mère était assise comme elle, sur un coussin de lin. Elle l’attendait patiemment. Depuis le temps qu’elle se souvienne, Sylvia faisait toujours ce même rêve. C’était pour elle une habitude et l’habitude pour elle, était sacrée.

Mais cette nuit-là, sa mère n’était pas toute seule. L’homme l’accompagnait, vêtu de son costume noir. Sylvia pu déterminer un peu mieux cet être qu’elle avait vu dans sa rue : il était grand, mince, la trentaine, les cheveux hirsutes et le regard dans lequel on peut lire « je cherche la vie ». Elle connaissait bien ce regard, c’était le même que le miroir lui montrait. L’homme s’approcha d’elle et lui dit

-Sylvia

Elle fut étonnée d’entendre son nom, elle dont les rapports humains étaient devenus très limités. Il l’appela de nouveau

-Sylvia, il te cherche

Soudain, elle revit la peur dans son regard. Il adopta de nouveau une allure mycénienne et avança très rapidement vers elle. Ses petits pas très rapides donnaient l’illusion qu’il courait. Sylvia ressentit cette terreur et ferma les yeux. Elle se réveilla en sursaut dans son lit, une perle de sueur sur le coin de l’arcade gauche. Dans la nuit de sa chambre, une paire d’yeux la fixait. Des yeux jaunes.

Elle ne bougea pas. Stoïquement, malgré elle, elle fixa les yeux. Ils clignaient. Elle sentit son corps se raidir dans son lit. Elle tenta d’ouvrir sa lampe queue de cochon, mais celle-ci refusa de coopérer. Seule face aux yeux jaunes, elle initia un mouvement de redressement pour tenter de voir la forme derrière les yeux. Mais durant ce laps de temps, des voix lui glacèrent le sang : des enfants riaient encore. La vitre de sa fenêtre vibra de nouveau. Soudain, son esprit ne contrôlait plus son corps, elle se mit debout et commença à marcher vers les yeux.

Tchev

2 réflexions sur « Le sommeil, cet étranger »

  1. Vraiment un très bon suspense. On se demande forcément pour ces rires, ces conversations n’appartiennent à personne. On se pose énormément de questions. Et cet homme, et ces yeux jaunes ? Et la mort qui est un personnage pratiquement de cette histoire, la mort de la mère, qui semble déclencher tout cela. A la mort de ma mère, j’ai souvent senti comme cela une chaleur, une présence, et elle me visite encore parfois. Votre récit m’a beaucoup touchée.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ce retour bouleversant ! Il y a encore beaucoup d’inconnus dans cette histoire et la mort effectivement joue un rôle de premier plan.

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